Interview : Aïssa Maïga, mise en lumière

Aboubacar 13 mars 2017 0
Interview : Aïssa Maïga, mise en lumière




Très présente en 2017 au cinéma, Aïssa Maïga tourne pour la télévision et rêve de remonter sur scène. Elle nous en dit plus sur son style et son métier.

Elle est cette semaine Lady Bohème dans les colonnes du Point À l’affiche de pas moins de trois longs-métrages (Il a déjà tes yeux, Corniche Kennedy et Bienvenue à Marly-Gomont), Aïssa Maïga se prépare à la sortie sur les écrans de Comatose, tourné en anglais. Comédienne depuis plus de vingt ans, cette active mère de deux ados vient de terminer le tournage d’un drame historique pour France 2. Entre deux prises, elle s’est volontiers prêtée à notre shooting mode et a accepté de se livrer un peu. Rencontre avec une actrice qui ne joue pas dans la vie.

Le Point.fr : Comment définissez-vous votre style ?

Aïssa Maïga : Autant je porte de la couleur au cinéma, autant, dans la vie, je suis très souvent habillée en noir. Le style années 50, avec la taille plutôt haute et les jupes larges, me va bien. Je suis depuis longtemps le travail de créateurs comme Jean Paul Gaultier. J’aimais beaucoup ce que John Galliano développait chez Dior, ses défilés étaient à chaque fois un enchantement. J’aime aussi des créateurs comme Imane Ayissi, qui est d’origine camerounaise. D’une journée à l’autre, selon les rendez-vous, je peux adopter des styles radicalement différents. Je m’amuse beaucoup.

Vous changez souvent de coiffure. À qui confiez-vous vos cheveux ?

Pour des événements particuliers, je m’en remets depuis peu à Nadeen Mateky. Ce qui a été le cas pour le shooting mode du Point. C’est une coiffeuse d’origine congolaise qui sait tout faire, elle joue avec toutes les techniques de coiffures traditionnelles africaines. Elle prépare d’ailleurs une exposition sur ce sujet.

Vous venez de terminer un tournage. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’un téléfilm en deux volets, Le Rêve français, réalisé par Chrisitian Faure, tourné en partie en Guadeloupe, et consacré au Bumidom. C’est un bureau de travail créé dans les années 60 pour répondre à une forte demande de main-d’œuvre dans une France alors en période de plein emploi. Ce bureau faisait venir en métropole des populations d’outre-mer surtout issues de milieux populaires et très pauvres. Dans cette saga familiale qui court sur soixante ans, j’incarne Doris. Beaucoup de femmes créoles devraient se reconnaître dans sa trajectoire, celle d’une jeune femme, mère d’un enfant hors mariage et qui est envoyée en métropole par sa famille. Le film réunit avec beaucoup de brio le politique, le sociologique, le psychologique et l’intime, c’est très bien écrit.

La comédie Il a déjà tes yeux de Lucien Jean-Baptiste a largement franchi le million et demi de spectateurs. Comment vivez-vous le succès du film ?

On a déjà eu le bonheur de tourner ce film, de le préparer, ensemble, dans un mouvement collectif d’émulation, c’était vraiment un tournage heureux. Sur le plateau, on sentait bien que quelque chose fonctionnait, et aussi au moment de la promo dans une quarantaine de salles. Il y a tant de paramètres pour qu’un film fonctionne : entre les films qui vont sortir la même semaine ou sont sortis la semaine d’avant, ou une vague de froid avant la sortie et les gens restent chez eux. De même qu’après des semaines de pluie, quand soudain il fait beau, les gens ne vont plus au cinéma.

Y croyiez-vous ?

Oui, mais jusqu’au dernier moment il y avait une incertitude. À présent, il n’y a plus vraiment de suspense ! On a reçu un superbe accueil, et c’est très doux à vivre, parce que nos métiers sont faits de moments de doute. Ce succès est cohérent avec ce que l’on a tous essayé de donner, avec ce qu’a insufflé Lucien tout au long de cette aventure. Et le film continue son chemin à la fois en France et en Europe, mais aussi en Afrique de l’Ouest, et c’est très rare. Il fait partie des premiers films français qui vont marcher au Mali et il marche très bien en Côte d’Ivoire, au Cameroun, et doit sortir bientôt au Sénégal et au Congo.

Dans Bienvenue à Marly-Gomont, sorti récemment, vous incarnez la mère du chanteur Kamini, né d’une famille d’origine zaïroise ? Faites-vous à chaque fois passer quelque chose de vous-même dans vos rôles ?

Il y a d’abord la demande du metteur en scène, mais le travail est intéressant quand il convoque des recherches psychologiques, historiques, et des choses intimes, personnelles.

Même dans les comédies ?

Dans les comédies comme dans les comédies romantiques, le personnage principal n’est pas le principal vecteur de l’humour. Comme souvent, il s’agit d’un personnage secondaire. Dans Il a déjà tes yeux, c’est celui joué par Vincent Elbaz. Pour le film, avec Lucien, nous n’avions pas du tout envie de tendre vers l’extravagance. C’est l’histoire simple de deux personnes qui s’aiment, qui construisent leur bonheur comme elles peuvent, comme beaucoup de gens. J’ai voulu rester dans une forme de simplicité. Je voulais que mon personnage, Sali, soit un peu la copine de tout le monde, comme une très bonne amie.

C’est-à-dire ?

Sali a des valeurs très positives, elle a une douceur, tout en étant capable de fermeté. Elle ne cherche pas à se mettre en avant, elle est assez juste et équilibrée. Je trouvais intéressant de m’interroger sur ce qu’il y avait derrière cette tranquillité. On est tous le fruit d’une histoire, d’un parcours, d’un héritage.

Comment votre personnage s’est-il construit ?

J’ai un peu raconté ma vie à Lucien, mes tantes, mes oncles, mes cousins-cousines, des amis, car je n’ai pas du tout reçu l’éducation de Sali. Mes parents ne m’ont pas dit : « Tu épouseras tel type d’homme ou tu feras tel métier. » J’ai été laissée libre de mes choix, je n’ai jamais subi de pressions. Cependant, il m’est arrivé de constater autour de moi que l’arrivée du conjoint ou de la conjointe, d’une autre religion, d’une autre partie de l’Afrique, pouvait poser problème, mais c’est au fond assez banal, universel.

En vingt ans de cinéma, vous avez tourné avec beaucoup de cinéastes. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?

J’ai l’impression que mon ADN de comédienne est vraiment contenu dans les films d’auteur. Avec Haneke, avec Alain Tanner, qui a énormément compté, cinéaste suisse de la Nouvelle Vague, Klapisch qui parvient à faire des comédies d’auteur. J’ai une gourmandise tous azimuts, j’ai envie de grands rôles dramatiques, mais j’ai aussi envie de continuer dans la comédie, j’ai très envie de m’exprimer dans ce registre-là.

Quel est le fil conducteur de votre parcours ?

Il est très net, c’est celui du travail et de la recherche. J’aime jouer autant au théâtre qu’au cinéma, même si la dynamique de travail est complètement différente. Au cinéma, on n’est maître ni de la lumière ni du bruit : il suffit qu’un avion passe et il faut recommencer la prise, même si c’était la meilleure. Une fois la prise dans la boîte, c’est terminé. Au théâtre, le champ du travail est très large, mais, une fois la pièce terminée, c’est fini. Alors qu’une fois le tournage terminé le film reste.

D’autres envies ?

Oui, celle de travailler en anglais ou avec des réalisateurs asiatiques. Des metteurs en scène émergents m’intéressent aussi, comme Radu Jude, le réalisateur roumain de Aferim !, magnifique ! Il faudrait montrer ce film partout. Pour moi, la géographie des cartes ne se calque pas sur celle du partage de l’histoire, sur les émotions. Venant du continent africain, ayant grandi en Europe, j’ai une conscience plus large que seulement franco-française, qui est très riche et que je ne dénigre pas du tout. Parce ce que j’ai beaucoup de chance de traverser l’existence avec autant d’opportunités. Certaines me sont offertes parce que je suis française, mon passeport me permet d’aller quasiment partout sur terre.

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