Interview – Surprise dans le petit monde du reggae français avec le retour en force de Nuttea après un long silence discographique. Interview d’un chanteur reggae nostalgique et moderne à la fois, à l’occasion de la sortie de son album Tribulations.
Quatorze ans déjà que sortait Mister Reggae Music, dernier album en date de Nuttea, old timer de la scène reggae française, apparu sur disque dans la compilation Rapattitude 2 au début des années 1990. Avec Tribulations, il signe un retour gagnant avec des invités de premier choix entre modernité (Kabaka Pyramid sur le single Égaux) et dancehall vintage (King Kong, Beenie Man, Pinchers). « Je ne suis jamais parti, donc je ne peux pas faire de comeback« affirme le chanteur dans Comeback, un de ses nouveaux titres. Paré pour la scène qu’il n’a donc jamais quittée, l’homme que l’on nomme Nuttea s’exprime.
RFI Musique : Que s’est-il passé entre Mister Reggae Music et ce nouvel album ?
Nuttea : Je jouais toutes les semaines, ça n’a pas l’air comme ça mais c’est hyper prenant. On joue au moins une fois par mois, donc pour être performant sur scène, il faut répéter, et je me consacrais à ça. J’écrivais de temps en temps mais sans pression, sans un album à sortir dans les mois qui viennent, j’enregistrais à droite à gauche. Quand j’ai considéré que j’avais assez de titres pour faire un album, j’ai décidé de le sortir.
On est dans l’ère du streaming, avec un public qui veut sans cesse des nouveaux sons. Ça vous inspire quoi ?
Est-ce que ça me fait peur ? Non, mais ça m’inquiète de temps en temps. C’est vrai qu’il faut être présent, sortir des trucs tout le temps sinon on t’oublie. En Jamaïque, quand je vois qu’un jeune de 25 ans ne sait pas qui est Dennis Brown, c’est inquiétant. Il faut rester présent tant qu’on est vivant ! Sur scène ou discographiquement, il faut avoir une activité. La scène, avec Internet, c’est plus porteur aujourd’hui. Quand tu faisais un concert avant, même si tu avais tout niqué, c’était oublié une semaine après. Avec le net, il y a des traces, des gens qui filment.
Vous aviez fait la Star Ac’ en 2002, ça vous a coûté d’y aller ?
Ils ont mis du temps à me convaincre ! J’y suis allé à reculons, pour faire plaisir à l’attaché de presse qui s’occupait de moi à l’époque, qui est devenu un ami et qui m’a harcelé. Il m’a eu et je me suis retrouvé à la Star Ac’. Bon, ça n’était pas aussi horrible que ce que j’aurais pensé, mais ça ne m’a rien apporté. Je l’ai fait trop tard par rapport à la sortie de l’album (Un signe du temps, ndr), j’étais déjà à 300.000 ventes quand j’y suis passé, il n’y a pas eu un avant et un après.
Qu’est-ce qui a changé dans le reggae made in France depuis son émergence ?
La diversité des styles. Avant, il y avait le roots et le raggamuffin, point barre. Maintenant, il y a toute une déclinaison de plusieurs styles, c’est segmenté. Tu passes de Danakil à Twan Tee, et ça n’a rien à voir. Chacun a son interprétation du reggae, celle des Bretons et celle des Belges. Mais il n’y a qu’un gros label de reggae français, Baco, c’est bien qu’il soit là, je pense que ça ne suffit pas, il en faudrait d’autres, notamment pour le dancehall. On est en 2024, on a des gamins de 19 ans qui étaient loin d’être nés quand on a commencé et qui sont fans de nous. Il y a une transmission et un respect de ce qui s’est fait avant, plus que dans le rap.
On retrouve sur votre album des guests de Jamaïque comme King Kong, Beenie Man et Pinchers.
C’est un album plutôt old school, ils se devaient d’être là. Je pouvais les avoir, c’était dommage de ne pas le faire. Tenor Saw, Nitty Gritty, King Kong, c’était le dernier des trois, c’est le seul encore vivant. C’était la trilogie de ce style : Tenor Saw avait copié Nitty Gritty, pour moi ce sont des légendes du rub-a-dub des années 1980. King Kong, je l’ai trouvé grâce à Irie Ites, le label de reggae manceau. Le morceau avec King Kong a été fait en France, Beenie Man a enregistré sa partie en Jamaïque. Pour LMK et Chilla (sur le duo Tout est bo, ndr) ce sont des rencontres en fait.
La Jamaïque a changé ces dernières années…
Les sound systems, c’est devenu un truc de passionnés, même en Jamaïque. Le Jamaïcain type n’est pas là-dedans. Les gens qui aiment le reggae uptown et ceux qui écoutent Vybz Kartel se détestent. Et c’est fini le reggae omniprésent, les basses des sound systems qu’on entend à deux kilomètres. Avant en Jamaïque, j’étais un peu en Afrique, aujourd’hui, je suis aux Antilles.
Le reggae digital moderne est devenu très dur.
C’est influencé par la trap, une musique de meurtriers, de psychopathes ! Le dancehall s’est toujours inspiré du hip-hop, et ça continue avec la trap. Je trouve ça un peu soulant, il y en a trop et tout le temps. Et les paroles, ça parle de meurtres, d’armes, de putes, mais c’est la rue, c’est ce qui s’y passe, c’est cohérent. Et quand tu as 40, 50 ans, tu es moins fasciné par la rue. J’aime bien quand ça revient au dancehall des années 90. Je suis dans des trucs plus calmes, je ne suis pas en adéquation avec le dancehall de rue qui parle de choses pas très recommandables. Je suis un nostalgique si on veut : je continue d’apprécier les bonnes choses d’avant. Les petites touches modernes de mon album ne sont pas commandées, c’était évident et c’est venu sans forcer.
Le rap d’aujourd’hui, ça vous parle ?
Les gamins ont segmenté le rap. Il n’y a plus des samples de James Brown ou Marvin Gaye, ils sont dans autre chose. J’aurais pu faire un duo reggae rap sur mon disque, mais avec un ancien de ma génération. Les nouveaux, ils se la pètent trop, ils sont inaccessibles. Ils se prennent pour des stars, quand tu essaies de contacter un rappeur qui fait 500.000 vues, tu as l’impression que c’est Madonna ! Je n’aime pas ce genre de frustration inutile.
Où s’est déroulé le tournage du clip d’Égaux ?
C’était en Jamaïque, au pied des Blue Mountains. Pas de gros budget, il faut être débrouillard. Il y a des gens qui sont là pour t’aider, il faut s’arranger avec eux. On a fait trois clips en une semaine, Égaux, Ensemble et Dancehall King.
Qu’est-ce qui a évolué dans votre écriture ?
Je fais peut-être moins de fautes de grammaire. Ça dépend des sujets, mais en style, je me suis amélioré, et je n’ai pas fini. J’ai apprivoisé ma voix, au début j’avais du mal avec. Je ne voulais pas chanter, on m’a poussé. C’est quand j’ai commencé à parler en radio qu’on m’a dit « Tu devrais chanter« .
Est-ce plus facile de faire de la musique avec les avancées de la technique ?
Oui, avec la technologie, on peut se rapprocher des vrais instruments, avoir accès à des sons durs à trouver avant. Et les machines sont moins chères. Aujourd’hui, en deux ou trois heures, tu peux déjà faire de la musique. Je compare souvent ça au savoir : dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, le savoir était détenu par quelques personnes, mais il était immense. Aujourd’hui le savoir est beaucoup plus partagé, mais il est beaucoup plus petit, plus dilué. C’est comme ça pour l’éducation, pour tellement de choses et malheureusement aussi pour la musique. Avant, la musique était réservée aux gens qui ont du talent, une élite qui savait se servir d’un instrument, des paramètres qui faisaient que ça concernait peu de gens. Aujourd’hui il faut beaucoup moins de talent pour faire de la musique, et beaucoup moins d’argent.
Nuttea, Tribulations (Hot Stepping Records/Demain/Pias) 2024
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