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Le cinéaste Laurent Chevallier rend hommage à Mamady Kéïta « Djémbéföla »

A mon frère Mamady Keita -Djembefola

Mon « n’koro » (grand frère), on s’était rencontrés à Bruxelles en juin 89 grâce à notre ami Pierre Marcault. En janvier 1990,  tu m’avais fait découvrir la Guinée en me laissant filmer ton retour dans  ton village natal, où beaucoup, après 26 ans d’absence, te croyaient mort et disparu. De Conakry à Balandugu, que d’émotions vécues durant cette épopée en pays manding ! Toi avec ton djembé et moi avec ma caméra… (sans oublier l’équipe du film, les « infatigables » Olivier Schwob, Amar Arhab, Pierre, Martin, Moussa Keita, Kabiné Traoré, ta femme Véro et Pierre).

Ce film « Djembefola » reçut par la suite un joli succès en Guinée et fût primé un peu partout dans le monde. Et en plus, cerise sur le gâteau, il a bouleversé ta vie comme la mienne…

Grâce au film, le monde a connu ton talent immense de grand maître de djembé.

Car tu savais faire parler ton « morceau de bois recouvert d’une peau de chèvre » comme personne. C’est ce savoir que tu voulais transmettre à tous afin comme tu disais « de remplir ta mission, que le djembé ne meurt pas ».

Avec Véro, ta première épouse, tu avais alors pu créer Tam Tam Manding une école internationale de percussions représentée aujourd’hui dans 27 pays.

De mon côté, suite à la projection de « Djembefola » à Conakry devant 800 spectateurs en liesse réunis au cinéma Liberté, (quel joli nom..), j’ai accepté la proposition de Baïlo Telivel Diallo (ex-directeur national de la culture) de revenir à nouveau en Guinée pour y former des techniciens ( à l’ONACIG et en dehors)  et tourner avec eux d’autres films guinéens.

C’est comme ça qu’avec les Moussa Diakité, Mahmoud Konaté, Claude Camara, Nimassa, Mory Diallo, Djibrill dit « la chose » Kabiné Traoré , Billy Touré et tant d’autres, sont nés « L’Enfant Noir », « Baga Guiné », « Mögöbalu », « Circus Baobab », « Voyage au pays des peaux blanches », « Momo le doyen », « Hadja Moï », « Expérience africaine », « La trace de Kandia »…

C’est chez toi, dans ta cour, à Matoto, qu’on enregistrait avec Stéphane Larrat, avec Gégé et Lydia, nos musiques de films. C’est aussi là, avec tes amis Claude et Lou Flagel, qu’on a fait l’album « Afro Swing » de Momo Wandel.  On n’était pas en studio mais en plein air. Il fallait que tes voisins acceptent de ne pas faire de bruit durant les enregistrements !

Pas évident d’obtenir le silence dans la capharnaüm de  Conakry, voire impossible ? Mais si c’est Mamady qui le demande, comment les voisins peuvent lui refuser  ça ?

Silence ça tourne !

On a travaillé dur mais toujours dans la joie avec le gratin des musiciens traditionnels :  Mamady Mansaré flûtiste, Sékou Kouyaté- kora, Amadou Camara – bolon, Khali Camara – balafon, Fatou Abou Camara au djembé. C’est comme ça, grâce à ton sens de l’accueil, qu’on a pu créer « Afro Swing », cet album plein d’énergie vitale alors que beaucoup pensaient que l’expérience d’afro jazz de Momo, initiée par Telivel et François Kokelaere, c’était déjà fini….

C’est aussi chez toi, à Matoto, que tu as su réunir en 97, devant ma caméra,  ceux que tu considérais comme tes grands maîtres pour filmer ce  moment unique :  la première rencontre des « djembé tigui » ( les « détenteurs » du djembé »)  Famoudou Konaté et le doyen Fadouba Oularé autour de toi, Mamady « Djembefola ».

C’est comme ça qu’on t’appelait en  Guinée car avec tous ces Mamady Keita qu’on peut croiser par ici, il fallait souvent préciser, « Mamady Keita, le soliste du ballet Djoliba »,  ce grand ballet de la révolution créé au temps de Sékou Touré, que, jeune batteur prolixe,  tu avais intégré dès l’âge de 15 ans. Après 22 ans de bons et loyaux services, tu en étais devenu le soliste et le directeur artistique.  D’habitude on confie ce poste aux chorégraphes mais pour la première fois, il revenait à un percussionniste. !

Après la mort de Sékou Touré en 84, tu es parti renforcer les ballets d’un autre Guinéen résidant en Côté d’Ivoire, Souleymane Coly et ses ballets Kotéba. C’est là-bas que  tu as rencontré tes premiers toubabs amoureux du djembé et des danses africaines.  La belle Véronique, « ma sœur »,  était parmi eux.  Elle aussi avait ses secrets ! Car elle a su attraper ton cœur au point de te faire quitter ton Afrique natale pour l’épouser et venir vivre à ses côtés à Bruxelles. C’est là où deux ans plus tard, (encore merci Pierre), j’ai découvert pour la première fois : Mr et Mme Keita et leur bébé Mélissa.

Depuis lors ; comment pourrais-je oublier qu’à chaque occasion, la porte de ta maison à Matoto m’était grande ouverte ?  Tu disais : «  Laurent, pourquoi chercher ailleurs à Conakry, ma maison, c’est ta maison ! »  Et ma famille, à commencer par ma maman, est venue simplement habiter chez toi…

En 2001, tu étais encore là avec tous les artistes, les Momo, les Circus Baobab, les Telivel, etc..  pour mon  mariage avec Manty que tu appelais affectueusement  « ta petite sœur ». Quelle fête inoubliable. ! Ce jour là,  j’étais un « jeune marié » sans  caméra, libre de me faire porter par les vibrations spéciales de ton djembé au point d’oser, devant tous ces grands danseurs et danseuses de Guinée,  quelques pas frénétiques pour une danse du zouave à ma façon à ne surtout pas enseigner dans les écoles de danse !  Tout le monde, ce jour là, a bien a rigolé. Car comme tu disais si bien  :  « Chez nous tout ce qu’on fait, ça doit se passer dans la joie. C’est l’humanisme avant l’argent, avant quoi que ce soit »..

Quelques années plus tard c’est encore chez toi avec la famille, la tienne et la mienne, qu’on a fêté le baptême de ma fille Amina. Tes fils au djembé ont fait danser ce jour là la grand mère de Manty : la belle « Hadja Moï », une jeune danseuse âgée de 108 ans…  Incroyable mais vrai.. Ah la Guinée.

Quand tu avais voulu fêter tes 10 ans en Europe, tu m’avais invité à Bruxelles pour filmer tes « Djembefolies » avec Manu Dibango, Mory Kanté, Khadja Nin,  réunis autour de ton djembé.  Mais le festival Couleur Café ne voulait pas que je monte te rejoindre sur la scène car plusieurs  télés dont Canal +, la RTBF,  avaient signé un contrat d’exclusivité avec ce grand festival. Patrick, son directeur t’avait confirmé que c’était inutile d’insister, même pour 10’, il était désolé mais je n’aurais pas ce droit. « En dehors des musiciens, personne n’est autorisé sur la scène ! »  Mais là encore tu avais su  trouver la réponse :  « Directeur, je t’ai bien compris mais tu as oublié une seule chose ! Laquelle ? C’est que je suis marié avec sa caméra !!!  Bon ok pour 10 ‘…». Et c’est comme ça que pour notre deuxième film, Mögöbalu, j’ai pu être à côté de toi, face à 15 000 fans européens de djembé, entouré de tes invités, les baobabs de la percu, des grands maîtres venus de Guinée, du Mali, du Sénégal, bref du Manding, Famoudou Konaté, Soungalo Coulibaly, Doudou N’Diaye Rose… Excusez du peu !

Ce soir là,  je me suis retrouvé aux premières loges, plus près même… mon zoom flirtant avec vos peaux de chèvres au point de heurter la baguette de sabar du Grand Doudou !

Comment pourrais-je oublier tous ces moments magiques partagés avec toi en Guinée et ailleurs ?

Aujourd’hui, trente ans après « Djembefola », je suis encore ici  à Conakry pour tourner un nouveau film avec Billy Touré « Le courage en plus » sur des artistes handicapés « Les Handicapables ». Non vraiment Mamady, je peux dire que tu m’as contaminé avec ta Guinée !!!  A tel point que je vais devoir demander la nationalité pour ne plus galérer avec les demandes actuelles de visas.

Récemment tu m’avais téléphoné pour me dire que tu avais rêvé de moi. Tu voulais qu’on fasse ensemble un nouveau film, « Le tour du monde en djembé ».

Je t’avais dit ok bien sûr mais, malheureusement comme l’a chanté le poête Brassens :

« La camarde t’a poursuivi de son zèle imbécile »… Elle ne t’aura pas permis de concrétiser ce rêve en commun et c’est pour un autre voyage que tu viens de nous quitter, un voyage pour l’éternité… J’espère au moins que là haut, ils sauront t’accueillir pour un grand dundunba céleste !!!

Pour ma part, je suis heureux d’avoir pu remplir ma « mission » de cinéaste documentariste, faire ce travail nécessaire de mémoire en imprimant ton histoire sur la pellicule.  Car demain, après-demain, les futures générations  connaîtront un peu mieux,  grâce à nos films, qui était la comète Mamady Djembefola.

Aujourd’hui je pense très fort à Mélissa, à Véro, à Sékou, à tes enfants, petits enfants, tes autres épouses,  à tous tes proches et tous les amis ici en Guinée et partout dans le monde.

Mille fois aïniké pour tout ce que tu m’as apporté.

Repose en paix mon n’koro et que la terre te soit légère…

Laurent « Kékumba » Chevallier – cinéaste

A propos Aboubacar

Journaliste et animateur radio. Directeur de Publication de ©Afroguinée Magazine, premier portail culturel et événementiel de Guinée-Conakry.

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