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L’univers sombre du rappeur Souffrance

Interview –  Grâce à son nouvel album Hiver Automne, le rappeur Souffrance s’impose comme une plume de premier plan dans le milieu du rap français. Entretien avec un surdoué du texte sombre.

Montreuil, années 2010, puisque c’est durant cette décennie que va émerger le son Souffrance, celui d’un artiste entouré d’une solide équipe, L’uZine, avec un style inspiré du premier âge d’or, celui des nineties. Après la mixtape Noctambus en 2020 et le premier album Tranches de vie en 2021, Souffrance n’a cessé d’évoluer et revient en 2025 avec en acolyte Chilly Gonzales, addition précieuse à son producteur binôme Tony Toxik. Sofiane (son vrai prénom) nous raconte comment il a réussi à mixer trap sombre et beats électro, le tout avec un regard dans le rétroviseur du rap technique aux textes travaillés. Magnéto, micro, go.

RFI Musique : Comment avez-vous choisi le nom Souffrance ?

Souffrance : Je m’appelle Sofiane, au quartier mon nom, c’était Souf, et j’ai choisi mon nom à une époque particulière, lors de l’élection de Sarkozy. On parlait beaucoup de la France d’en dessous, celle qui souffre. Ça avait tilté à mon oreille, et j’avais croisé un gars qui s’appelle Tristesse. Son nom m’avait fort marqué. Et c’est lié aussi à un vécu personnel, la souffrance est quelque chose que tout le monde peut vivre, c’est universel.

Votre style pessimiste contraste avec celui du rap français actuel qui a tendance à jouer la carte de la détente…

Je ne dirais pas pessimiste, plutôt réaliste et froid. Mais je mets de l’espoir, un sentiment que tu as quand, autour de toi, c’est le bordel. Tu n’as pas besoin d’espoir quand tout va bien. Il y a toujours une touche d’espoir dans mes écrits, mon grand défi, c’est de faire une chanson joyeuse. J’aimerais réussir un jour.

On a l’impression que dans le rap, le texte n’est plus au centre du débat…

Le texte est toujours présent selon moi, mais il ne suffit pas. Le rap est devenu une musique à part entière à laquelle on demande une musicalité, et ce qu’on écoute aujourd’hui, pour moi, ce n’est pas vraiment du rap. Quand Gims part sur de la variété, il a totalement le droit, mais qu’on dise les termes. Je me rappelle une interview de Kassav’ qui disait « On s’est fait avoir sur le vocabulaire, aujourd’hui le zouk est partout, mais personne ne l’appelle zouk ». Je pense que le rap s’est aussi fait avoir, mais en sens inverse : le rap n’est pas partout, pourtant on appelle plein de choses « rap ». Mais quand il y a la mélodie et le texte, ça donne une puissance autre. C’est pour ça que sur cet album, j’ai amené des mélos. Le rappeur aujourd’hui doit être multiple, il ne peut plus juste poser son texte, on lui demande plus qu’avant.

On n’a pas trop entendu d’Auto-tune sur l’album…

Je suis content, ça veut dire qu’on a bien travaillé. Pourtant, il y en a dans « Les Moyens », « Tango », « Hiver Automne ». Pour moi, c’est un outil et quand je m’en suis servi, j’ai vu que ça n’était pas si simple que ça, en fait. Il faut le maitriser, et ça ne transforme pas un morceau en hit.

Est-ce qu’un rappeur est meilleur quand il a faim ?

Oui. Moi je suis toujours meilleur quand je suis dos au mur, dans l’urgence. Je pense que quand on n’a plus faim, c’est la passion qui doit prendre le relais. Dans mon rap, j’essaie de transmettre des choses qui ont été oubliées.

Il y a sur l’album un invité inattendu qui change la donne, le musicien canadien Chilly Gonzales.

On s’est retrouvé, on a échangé et « Barbecue en hiver » est le premier titre qu’on ait fait ensemble, si ma mémoire ne me fait pas défaut. Super alchimie, on a kiffé malgré les différences extrêmes entre nous, nos milieux et même nos pays. Il nous a préparé une clé USB, il l’a donné à Tony Toxik en lui disant « Fais ce que tu veux avec ». Et Tony a composé l’album avec la matière première de Chilly. Nous qui avions l’habitude du sample, on s’est retrouvé avec des compos de Chilly en samples ! Chilly comprend le rap, et ça n’est pas le cas de tout le monde.

On retrouve aussi Soprano à l’ancienne sur « Compte double »…

Je ne lui ai pas laissé le choix. Il m’a invité sur son freestyle « Planète rap », on a discuté et il était chaud pour faire un morceau. Soprano c’est un monstre de ce jeu, de cette culture. Il a traversé les époques et humainement, il est incroyable. Et quand tu vois le couplet que je pose et l’instru, le cadre que je lui mets, il est obligé. Je lui demande un long couplet, il me dit « T’inquiète pas, demain, je suis en studio, c’est pour toi ». Et là, choqué, c’est le Soprano que j’avais envie d’avoir. Quarante flows, des punchs, une phase politique, c’est incroyable.

Un morceau qui mélange scratch et accordéon !

(Rires) Ah oui, c’est fou ! Dans L’uZine, on a le DJ Soul Intellect qui est très fort en scratch, et le scratch sur de la trap, c’est carré. L’accordéon, j’en parlais à Tony deux semaines avant. L’entrée de Soprano est incroyable grâce à cet accordéon. Dans l’imaginaire, l’accordéon, c’est la tradition française, et moi, je viens d’une époque où on fait du rap français, pas du rap américain. On a essayé avec un accordéoniste que je connaissais, mais problème de timing, on avait une semaine pour boucler le morceau vu que le feat de Soprano est le dernier arrivé, pas comme un cheveu sur la soupe, mais plutôt comme une cerise sur le gâteau.

Le rap français triomphe actuellement. Selon vous, quelle sera sa longévité ?

Le rap est une musique super forte parce que c’est facile d’en faire. C’est une porte d’entrée vers la musique pour ceux qui ne savent pas chanter ni jouer d’un instrument. Pour faire du rock, il faut un groupe, une voix, mais tout le monde peut entrer dans le rap. Par contre, pour exceller, c’est des années et des années. On rappe sur tout, j’ai rappé sur de l’électro. Et ça reste la voix du démuni. Même si elle a changé, elle est toujours en rapport avec la société. Plus la société devient capitaliste, plus le rap devient capitaliste. Pour moi, ça risque de durer. Quand tu vois des jeunes de 13-14 ans qui te disent kiffer le rap et des mecs de 55 ans qui disent pareil, les deux ne kiffent pas du tout la même chose, mais ils kiffent ! C’est ça qui est impressionnant avec cette musique, je ne sais pas si le rock a ce spectre-là. Je n’arrive pas à savoir quelle musique va devancer le rap. L’électro ? OK, mais il n’y a pas les paroles. J’ai vu le documentaire sur DJ Mehdi, il dit « J’ai fait plein de morceaux excellents, mais c’est quand tu mets la voix de Rim K que ça pète tout » ! Il faut quelqu’un pour personnifier ce truc-là. La fin du rap arrivera sûrement un jour, mais quelle musique peut surpasser cette facilité d’accès, cette possibilité de pouvoir kiffer tous ensemble avec rien ? Je n’en connais pas.

Souffrance Hiver Automne (Demain/Pias) 2025

Par Olivier Cachin – RFI Musique

A propos Aminata BARRY

Journaliste Reporter mordue de Culture et de Spectacles vivants.

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