Autrefois terre d’effervescence culturelle, la Guinée semble aujourd’hui s’être muée en un véritable cimetière des festivals. Alors que les scènes musicales d’Afrique de l’Ouest s’épanouissent sous les projecteurs internationaux, le pays, berceau d’initiatives pionnières, voit ses festivals mourir les uns après les autres, faute de soutien étatique institutionnel. Ironie du sort, les mêmes autorités qui ont laissé ces événements sombrer multiplient désormais les sollicitations pour les grandes manifestations culturelles des pays voisins, notamment en Côte d’Ivoire.
Un déclin symptomatique d’un manque de vision
Parmi les exemples les plus frappants figure Malik Kébé, aujourd’hui Directeur Général du Fonds de Développement des Arts et de la Culture (FODAC), mais jadis fondateur du Festival Rap Aussi. Cet événement avait non seulement contribué à la structuration du mouvement hip-hop en Guinée, mais il avait aussi inspiré toute une génération de promoteurs culturels à travers l’Afrique francophone. Pourtant, il n’a pas survécu à son propre créateur.
Le constat est similaire pour le Festival ANÈNÈ, le tout premier festival consacré aux musiques urbaines, réduit au silence pour un manque de soutien. Des festivals majeurs comme Manifeste de Benedi Records ou Urban Africa de MLP ont également disparu, faute de subventions et d’un accompagnement institutionnel au sens réel.
Et pendant que les festivals guinéens s’éteignent, d’autres événements, inspirés de ces initiatives pionnières, prospèrent ailleurs. Le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA) en Côte d’Ivoire, le Sahel Hip Hop Festival au Niger, ou encore de nombreux festivals maliens ont repris des concepts développés en Guinée, mais avec un soutien financier et une structuration qui leur ont permis de s’imposer sur la scène internationale.
Pourquoi la Guinée a-t-elle laissé mourir ses festivals de renom ?
Trois facteurs majeurs expliquent ce déclin :
1.L’absence de subventions pérennes. Contrairement à des pays comme le Sénégal ou le Maroc, où des fonds spécifiques sont alloués au développement des industries culturelles, la Guinée ne finance pas durablement ses propres festivals.
2.Un manque de vision politique. La culture est souvent reléguée au second plan, et les gouvernements successifs ont privilégié l’exportation d’artistes guinéens dans des festivals étrangers plutôt que le développement d’une scène locale.
3.Une mauvaise gestion des ressources. La gouvernance des structures culturelles reste marquée par l’opacité et une absence de stratégie à long terme, privant les festivals de fonds et de visibilité.
Un paradoxe gouvernemental incompréhensible
Le paradoxe atteint son apogée sous l’ère de Mamadi Doumbouya. Alors que l’exécutif affiche sa volonté de soutenir l’art et la culture, aucun festival guinéen ne bénéficie d’une aide structurelle durable. En revanche, des financements sont débloqués pour assurer la participation d’artistes guinéens à des événements internationaux : billets d’avion, hébergements, cachets… Une politique culturelle à contre-courant des pratiques observées ailleurs en Afrique.
À titre d’exemple, le Maroc a mis en place une Agence de Développement des Industries Culturelles, qui soutient des festivals de renom comme Mawazine ou le Festival International du Film de Marrakech. Le Sénégal, avec son Fonds de Promotion de l’Industrie Cinématographique et Culturelle, subventionne plusieurs manifestations artistiques, dont le Festival de Jazz de Saint-Louis et le Dak’Art Biennale.
Pendant ce temps, en Guinée, les quelques festivals qui survivent, tels que le Festival des Arts de la Forêt d’Alice Doré, le Festival de Dabola FESTARGUI, le Fristival ou encore Le Match du Rire Festival, luttent dans un environnement hostile. La question est alors simple : combien de temps encore pourront-ils tenir ?
Un Ministère de la Culture aux abonnés absents
Moussa Moïse Sylla, actuel ministre de la Culture, déclarait récemment que “la Guinée ne manque pas de talents, mais nos artistes manquent de visibilité”. Mais comment parler de visibilité lorsque les structures censées promouvoir ces artistes disparaissent une à une ?
En Guinée, les infrastructures nécessaires aux grandes performances Live manquent de façon criarde. Parent pauvre de l’action gouvernementale en termes de finances, le département de la Culture peine à offrir à sa jeunesse des matériels de production viables, des salles de spectacle dignes de nom ou d’un simple Palais de la Culture. Le constat est plus qu’alarmant !
La solution est pourtant évidente : investir durablement dans les festivals guinéens et évènements culturels pérennes au lieu d’envoyer nos artistes »quémander » des scènes à l’étranger. Si des événements comme Rap Aussi avaient bénéficié d’un soutien étatique, ils auraient aujourd’hui 20 ans d’existence et auraient pu positionner la Guinée comme une référence culturelle régionale.
Un modèle inspiré de l’international : 33 Préfectures, 33 Festivals
Certains pays ont réussi à construire un réseau de festivals régionaux pour dynamiser leur industrie musicale et culturelle. En France, le ministère de la Culture soutient des festivals comme Les Vieilles Charrues, Rock en Seine ou encore Avignon, qui drainent chaque année des milliers de visiteurs. En Afrique, des pays comme le Nigeria et l’Afrique du Sud ont multiplié les festivals dans leurs différentes provinces, assurant ainsi une continuité économique et artistique.
La Guinée pourrait s’inspirer de ces modèles en mettant en place un programme ambitieux : 33 préfectures, 33 festivals, avec un financement étatique et un partenariat public-privé. Ce circuit permettrait aux artistes locaux d’exister d’abord sur leur propre territoire avant d’être projetés à l’international.
L’État doit prendre ses responsabilités
Le temps des promesses creuses doit cesser. Si la Guinée souhaite retrouver son rayonnement culturel, elle doit impérativement relancer ses festivals, non pas par des discours, mais par des actions concrètes et des investissements durables.
Soutenir nos festivals, c’est assurer l’avenir de nos artistes, exploiter le patrimoine culturel, dynamiser l’économie culturelle et redonner à la Guinée sa place de leader artistique en Afrique de l’Ouest. À l’heure où des nations comme la Côte d’Ivoire, le Maroc ou le Sénégal misent sur la culture comme moteur de développement, la Guinée ne peut plus se permettre de rester spectatrice de sa propre déchéance en termes de politique culturelle.
Par Moïse Premier, Canada
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