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Interview : Culture et cinéma avec Cheik Doukouré

De renommée internationale, Cheik DOUKOURE est un des pionniers du cinéma africain. Actuellement en séjour au bercail, ©Afroguinée Magazine a eu un entretien avec ce grand homme de culture pour partager son immense expérience. Au cours de cette interview, le réalisateur de  »Bako, l’autre rive » parle brièvement  de son parcours , de ses projets et fait également une autopsie du cinéma guinéen. Lisez !

Svp ! Acceptez de vous présenter à nos nombreux lecteurs

Je me nomme Cheik Doukouré, je suis né en 1943 à Kankan en Guinée. J’ai fais mes études primaires et secondaires à Conakry avant d’aller en France vers 1963 où j’ai fait mes études supérieures de théâtre. Ensuite, j’ai décidé d’aller à la Sorbonne où je suis sorti avec une Licence de Lettres Modernes.

Parlez-nous de votre parcours culturel et les différentes œuvres que vous avez réalisées ?

Ecoutez ! mon parcours culturel, c’est que j’ai fait le Conservatoire National d’Art Dramatique de la Rue Blanche à Paris d’où je suis sorti en 1968 pour commencer à faire du théâtre avec des grands noms du théâtre et réalisateurs français comme Robert, Hossein, Chéneau, Patrice, Pierre, Mondy, Alain Délon et autres…Après, je suis venu au cinéma, j’ai tourné dans beaucoup de films avec des grosses pointures du monde culturel français.

Concernant mes œuvres cinématographiques, j’ai d’abord tourné Bako, l’autre rive  en 1978 ensuite, j’ai fait un documentaire ici en Guinée sur le Lac de Baro en 1985 avant de tourner comme réalisateur Paris selon Moussa; en 1992 j’ai réalisé un film en Haute Guinée qui s’appelle DOUGA qui est sorti sous le titre de Blanc d’ébène ; après j’ai tourné Le Ballon d’or, en 1993. A part mes œuvres personnelles, je suis associé à beaucoup de films français, africains et autres. Donc, c’est pour dire que j’ai beaucoup joué le théâtre et je continue toujours à le faire.

Depuis près de deux mois vous êtes en Guinée. Dites-nous qu’est-ce qui explique ce long séjour sur la terre de vos ancêtres?

Effectivement, je suis en Guinée il y a peu près deux mois. Je suis venu ici pour préparer une série télévisuelle qui s’appelle « KAÏCÉ » (la Fleur de Flamboyant) qui va se tourner entièrement en Guinée en 12 épisodes de 26 minutes avec des comédiens internationaux, surtout africains, de la Cote d’Ivoire, du Mali, de Burkina Faso, du Rwanda et de Madagascar. Parce que je veux faire une série inter-africaine qui sera interprétée par des comédiens africains à commencer d’abord, par des comédiens guinéens.

Cette série est en préparation. Je comptais commencer le tournage à ce mois de décembre mais malheureusement, notre pays traverse une période difficile en ce moment avec ce virus Ebola. Donc, ceux qui viendront tourner dans ce film attendent encore que ce problème soit éclairci. Evidemment le budget n’est pas complètement bouclé car, il fait Six cent vingt-sept mille Euros (627 000 Euros) qui font à peu près, 7 milliards de francs guinéens. Mais ce n’est pas ça qui va m’empêcher de commencer le travail, ça viendra surtout qu’il y a une co-production du Madagascar et d’autres pays pour la réalisation de cette série qui montrera la vraie culture panafricaine.

 Dans 50 ans, ces séries étrangères vont complètement changer la vision de l’Afrique. Puisque nous allons vouloir nous habiller comme eux, parler comme eux et notre culture va s’en aller. Et dans ce cas, qu’est ce qui restera à l’Afrique ? Donc, c’est ça notre combat. Réaliser des projets qui épargneront l’Afrique de ce détournement d’identité culturelle….

Justement, M. Doukouré ! Pourquoi vous tenez beaucoup à cette série «KAÏCÉ » ?

Oui ! Je tiens énormément à cette série inter-africaine, parce que plus tard, dans 20 ans , l’Afrique aura des milliards de consommateurs télévisuels ou cinématographiques et dans ce cas, qui va donner des images à l’Afrique ? Ceux sont les autres ? La chine, l’Inde, le Brésil ont commencé. Nous les africains, nous avons la curiosité de voir ce que font les autres en matière de cinéma mais, ce n’est pas notre culture. Et quand on voit aujourd’hui, tous les africains qui s’agglutinent devant leur télévision pour suivre des séries venues d’ailleurs, je trouve que c’est bien dommage.

Et dans 50 ans, ces séries étrangères vont complètement changer la vision de l’Afrique. Puisque nous allons vouloir nous habiller comme eux, parler comme eux et notre culture va s’en aller. Et dans ce cas, qu’est ce qui restera à l’Afrique ? Donc, c’est ça notre combat. Réaliser des projets qui épargneront l’Afrique de ce détournement d’identité culturelle.

Tout passe par la culture, et un pays qui n’a pas de culture, est un pays qui n’existe pas… 

Selon vous, que représente la culture pour une nation ?

L’importance de la culture pour une nation, c’est d’exister. Nous existons que par notre culture. Qu’est-ce que nous mangeons ? Qu’est-ce que nous buvons ? Qu’est-ce que nous portons ? Philosophiquement, qui sommes-nous ? Economiquement, qui sommes-nous ? Tout passe par la culture et un pays qui n’a pas de culture, est un pays qui n’existe pas. Donc, nos dirigeants doivent savoir ce que sait que la culture. Mais je crois qu’ils le savent.

Il y a une chose, la culture, elle fait peur. Pourquoi elle fait peur, parce qu’elle met le doigt où il ne faut pas, quelques fois. Et sans ça, on ne sait qui nous sommes. Il faut que le gouvernement ait un programme pour son peuple à part ses intérêts individuels. Il doit aidez son peuple, qu’il soit capable de dire en face de son peuple, ce qu’il compte faire honnêtement. Seule la culture peut montrer qu’il ne faut pas se laisser mener comme un mouton et dans ce cas, cette culture, elle fait peur et on la met de côté.

Comment voulez-vous créer dans un pays où il n y a aucun budget de création télévisuelle et autres…Donc, mon regard est très pessimiste sur le cinéma guinéen.

Quelle lecture faites-vous du cinéma guinéen ?

Ecoutez ! Vous savez, je n’ai pas une vue ou une opinion optimiste sur le cinéma guinéen. Tout le monde le sait, elle n’existe plus. Mais le renouveau du cinéma guinéen peut se faire mais à condition que le gouvernement guinéen s’implique. S’impliquer ne veut pas dire forcement qu’il faut financer tous les films mais, montrer sa volonté d’aider et pas que nous qui sommes à l’extérieur mais, ceux qui sont en Guinée. Il n’y a pas de création cinématographique. Pourquoi ? Parce que, le Ministère de la Culture n’est pas doté de budget de création. Comment voulez-vous créer dans un pays où il n y a aucun budget de création télévisuelle et autres…Donc, mon regard est très pessimiste sur le cinéma guinéen. Mais la vapeur peut se renverser, je le répète si, le gouvernement décide de s’impliquer, au moins, montrer seulement la volonté d’aider même s’il ne finance pas totalement. Aucun gouvernement au monde ne le fait d’ailleurs mais ils aident. Au moins, qu’il y ait un consensus entre le Ministère de la Culture et les gens qui font le cinéma.

La vraie valeur d’un continent, d’un pays, c’est sa culture et cette culture si on la brade ou on la laisse tomber parce qu’il y a des gens qui nous donnent des séries à bon marché et nos télévisions passent ces séries pour remplir les grilles. Je dirai que c’est dommage. Les télévisions ne se rendent pas compte qu’elles sont en train de casser la culture africaine. C’est parce que, quelques part, les cinéastes guinéens n’ont pas les moyens de création, n’ont pas les moyens de produire afin de les mettre à la disposition des télévisuelles. Et c’est ça qui est terrible. Donc, nous les hommes de culture, nous battons pour que ces choses-là ne perdurent pas dans notre continent.

C1 C2

Que pensez-vous du Drame de Rogbanè qui a ôté la vie à une trentaine de jeunes guinéens?

Vous savez, ce n’est pas la première fois que de tels drames se produisent en Guinée. C’est encore le problème d’argent. Si on vend plus de place qu’il n y a et qu’on envoie des enfants de huit (8), de dix (10) ou de quinze (15) ans à la mort, c’est pour le profit et notre pays ne voit que le profit. Comment voulez-vous qu’on accepte d’envoyer des enfant sur une plage où il y a qu’une petite entrée restreinte et tout le littoral est occupé par des gens ?

Une plage doit être ouverte et si tout est bâti autour de cette plage et le gouvernement voit ça et ne fait rien, je dirai que c’est le profit et c’est assassin. Pour moi, ça me révolte, ça me fait mal au cœur. Ça me révolte parce que ces pauvres enfants sont déjà morts et rien ne les fera revenir. Donc, moi je dirai qu’un gouvernement responsable doit commencer par casser l’enfermement d’une plage et laisser une ouverture pour qu’en cas de problème, qu’on puisse sortir. L’art c’est bien mais un art comme ça, se faire du fric sur le cadavre des innocents, c’est assassin et déplorable.

Si on vend plus de place qu’il n y a et qu’on envoie des enfants de huit (8), de dix (10) ou de quinze (15) ans à la mort, c’est pour le profit et notre pays ne voit que le profit. Comment voulez-vous qu’on accepte d’envoyer des enfant sur une plage où il y a qu’une petite entrée restreinte et tout le littoral est occupé par des gens ?

Parlez-nous de vos projets futurs ?

Un cinéaste a toujours des projets, j’ai des projets de films long métrages qui doivent être tournés ici en Guinée mais, comme je disais plus haut, le budget d’une simple série est près de 7 milliards de francs guinéens et pour un long métrage, il faut compter à peu près, le double de cette somme. Voyez donc, je me bats bien sûr pour trouver de l’argent un peu partout où c’est possible en France et ailleurs.

Mais je veux que les dirigeants de notre pays la Guinée, prennent conscience du problème de la culture, du retard du cinéma en Guinée. Ils peuvent bien sûr renverser la tendance. Parce que nous avons une Assemblée Nationale représentant tout le peuple. Elle peut faire voter des lois qui permettent ou qui exigent que des tas de sociétés ou entreprises qui font des profits dans le pays puissent donner 001% de leur revenu, pas que pour la culture, mais également pour d’autres secteurs comme l’éducation. Notre richesse ce n’est pas seulement, la bauxite, le fer ou le diamant mais c’est aussi la ressource humaine. Si nous n’avons pas cette ressource humaine en Guinée, ce sont les autres qui viendront se remplir les poches avec des complices, gagner des pourcentages sur le vandalisme que subit notre pays. Malheureusement !

Qu’est-ce qu’il est devenu le jeune  »Bandian », le principal personnage du film Le Ballon d’or sorti en 1993, qui est l’un des plus grands succès du cinéma africain?

Oui ! Aboubacar Soumah dit ZICO mène actuellement, une carrière pas de footballeur. Malheureusement, il n’a pas pu continuer de jouer au football mais, il est animateur sportif. Il a créé une association qui est à Strasbourg en France pour faire connaitre la culture surtout, le sport dans les quartiers un peu difficile, donner de l’importance au sport, des jeunes qu’il encadre et ça se passe très bien pour lui.

Votre mot de la fin…

Vraiment, donnons à la culture, la place qu’elle mérite et ça c’est très important. Comment on peut donner l’importance à cette culture ? C’est de s’en occuper avec des hommes qui sont capables de la défendre. Il ne se reste que de dire : mon département n’est pas subventionné alors, je rends le tablier, je ne suis plus ministre. Moi ce que je représente, c’est la défense de mon ministère, si cela n’est pas défendu alors, je rends le tablier. Donc, il faut des hommes comme ça, courageux, pour faire avancer les choses dans notre pays.

Merci de nous avoir reçu, Mr. Doukouré…

C’est à moi de vous remercier

Propos recueillis par Fodé Sita Camara , notre correspondant basé à Conakry

www.afroguinee.com

A propos Aboubacar

Journaliste et animateur radio. Directeur de la Publication du Groupe ©Afroguinée Magazine, premier portail culturel et événementiel de Guinée-Conakry.

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